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En jeu ou sur internet, la diversité des "langues françaises" fait florès

Rédigé le 23/12/2019
AFP


Rennes - "Savates deux-doigts" ou "tongs"? "Aller à la cour" ou aux WC? "Taxieur" ou "chauffeur de taxi"? Plébiscitée sur internet, la diversité de la langue française se dévoile dans un jeu, un atlas et bientôt sur téléphone, grâce au travail d'une poignée de linguistes.

"Il y a une grande ignorance des francophones entre eux", remarque Philippe Blanchet, professeur de socio-linguistique à l'Université de Rennes 2 (ouest) et co-auteur de "Francophonies. Le grand jeu de toutes les langues françaises" (Assimil, 2019).

Les "francophonies" sont des "plurilinguismes", explique l'enseignant chercheur qui a supervisé les 672 questions de ce jeu, qui tend à faire "découvrir l'histoire diverse de la langue française". Qui sait par exemple qu'un "cafouilleur" est quelqu'un qui utilise des moyens illicites pour arriver à ses fins en Centrafrique? Que "dallasser" signifie rouler des mécaniques au Sénégal? Ou qu'un "pistacheur" est un homme à femmes au Cameroun?

Selon M. Blanchet, le Maghreb et l'Afrique subsaharienne comptent "les pays les plus dynamiques de la francophonie y compris en nombre de locuteurs", car "il y aura d'ici à 2050, plus de locuteurs sur le continent africain qu'en France". Et les francophones y inventent déjà "plein de mots" à partir du français. "C'est souvent très parlant, très bien trouvé, d'une créativité étonnante", dit-il.

"Il y a des gens qui parlent français autrement, mais c'est du français quand même", estime M. Blanchet. "Il n'y a pas de fautes. Il y a des variations qui sont stigmatisées ou légitimées".

Dans ce jeu imaginé avec les chercheuses Stéphanie Clerc Conan et Gudrun Ledegen, les règles de la langue française sont elles aussi questionnées. Ainsi, le pluriel en "x" des mots comme "chevaux" trouve son origine dans une "erreur de lecture des textes anciens", explique une des cartes.

"Les formes qui sont sélectionnées comme étant les bonnes" reposent "toujours sur un arbitraire", souligne M. Blanchet. "Scientifiquement, ça ne tient pas. Il peut y avoir une explication sociale ou politique mais il n'y a pas d'explication linguistique".

Dans un autre genre, Mathieu Avanzi, maître de conférence en sciences du langage à l'université parisienne de la Sorbonne, rencontre un grand succès sur internet avec ses cartes sur les usages du français, basées sur des questionnaires en ligne réalisés depuis 2015.

Une des plus connues porte sur le "crayon à papier", aussi appelé "crayon de bois", "crayon gris", "crayon de papier", "crayon mine" ou simplement "crayon", selon les régions de France, de Suisse ou de Belgique. Il a aussi montré qu'au Québec la "chocolatine" avait pris le dessus sur le "pain au chocolat", contrairement à la France où elle reste cantonnée dans le Sud-Ouest.

"Quignon", "croûton", "crougnon, "croustet" et "cul" subissent le même sort, de même que "pichet", "cruche", "broc", "carafe"... Des mots issus des langues régionales, d'archaïsmes du français ou d'innovations linguistiques. "A chaque fois qu'on poste une carte, on a des centaines de réactions", explique Mathieu Avanzi, qui publie environ une carte par jour sur Twitter (@MathieuAvanzi) et Facebook (22.000 abonnés).

"Ça fait beaucoup parler dans les repas de famille", constate le linguiste. "Étudier les variations du français, ça reste relativement récent", ajoute-t-il, en rappelant que la première carte du genre, portant sur la serpillère (cinse, panosse, wassingue...) a été publiée par la linguiste Henriette Walter dans les années 80.